Un 21 janvier, il y a quelques années. Passant par Paris, je prends une chambre à l'Hôtel Clément, à deux pas du Boulevard Saint-Germain, et à un pas et demi de la librairie Saffroy, seule librairie totalement dédiée à l'héraldique que je connaisse. N'ayant rendez-vous qu'à onze heures, je m'attarde dans la salle du petit déjeuner. Comme la pendule n'avance toujours pas assez vite, je me décide à aller faire un tour chez Saffroy, histoire de passer le temps, et de dépenser un peu d'argent car on en sort rarement à vide. Surprise, je trouve porte close. imagesIl y a tant d'autres librairies dans le secteur que je ne m'inquiéte pas de cette absence momentanée.
Vers le milieu de l'après-midi, je rentre à l'hôtel pour me changer et là, je constate que la librairie a rouvert. Je sonne, et je dois avoir bonne mine, on m'ouvre. Les Dames Saffroy mère et fille classent, comme toujours, et je m'enfonce dans les rayonnages héraldiques dévolus aux armoriaux communaux, lorsque entre à son tour un monsieur en loden bleu marine, ganté et chaussé de bordeaux, lunettes rondes en écailles à bords épais, teint légèrement couperosé par les frimas du jour. À peine est-il entré qu'il s'exclame à la cantonade : "Ah ça, mais ce n'est donc pas fermé aujourd'hui ? Mais enfin ne devriez-vous pas avoir le volet clos et avoir chargé la devanture de lourdes tentures noires ? Une si noble maison !?" Les Dames Saffroy sourient sans discourir (elles sont peu loquaces), et une fois le déclameur calmé, tout le monde replonge dans ses recherches. Mais cela pose question quand même. jan21_1793L'héraldique est-elle le champ clos de vieux royalistes éplorés le jour anniversaire de la décapitation de Louis XVI, ou bien conserve-telle des adeptes parmi les gens ordinaires ? Ce genre de trublion ferait gentiment sourire s'il n'était porteur d'une idéologie qui fait peu de cas de la réalité de l'Histoire pour n'en retenir qu'une partie. L'héraldique ne serait-elle qu'un art nostalgique de la noblesse déchue ? On peut réécrire l'Histoire, chaque jour d'aucuns s'y essaient. Mais à l'inverse des rois ou des révolutionnaires, que l'on peut couper en deux, l'Histoire est une et indivisible. Les "insignes de la tyrannie" sont devenus "propriété de la Nation". Et chaque blason de notre Histoire appartient désormais plus au pays qu'il n'appartient à ceux qui s'en réclament.